« Les gilets jaunes sont aujourd’hui le plus grand danger pour Macron »

Une automobiliste en panne est photographiée après avoir enfilé un gilet rétro-réfléchissant jaune et installé un triangle de pré-signalisation sur une route près de Bordeaux, le 01 juillet 2008. Le gilet rétro-réfléchissant jaune et le triangle de pré-signalisation sont obligatoires dans tous les véhicules (sauf les deux roues et les motos) à compter du 1er juillet. AFP PHOTO/PHOTO PATRICK BERNARD (Photo by PATRICK BERNARD / AFP)
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Le mouvement spontané des « gilets jaunes » pourrait intimider le gouvernement, en donnant la parole à la France périphérique oubliée des élites, estime Arnaud Benedetti.

Les «gilets jaunes» ont tout compris de l’ancien et du nouveau monde. Et ils sont à ce stade peut-être le plus grand péril auquel a été confronté le gouvernement.

La question qui soulève leur colère renvoie à cette «sociologie des profondeurs» que le nouveau monde, dans la fulgurance de sa réussite, avait sous-estimée par excès d’optimisme d’une part, et par méconnaissance, d’autre part. C’est bien la France fracturée, marginalisée dans les représentations des élites, économiquement et socialement en lutte pour sa survie qui frappe ainsi à la porte du présent. On la savait malade, fatiguée ; d’aucuns, plus cyniques, l’espéraient fataliste et résignée ; la voilà éruptive. La surprise est d’autant plus intense que cette société des périphéries, des marches de la prospérité et de la mondialisation est in fine, nonobstant sa grogne latente, plutôt légitimiste et légaliste. Elle peut s’adonner au vote «protestataire» mais retourne, entre deux élections, dans le sillon de la patience civique.




Ces gilets jaunes expriment une mobilisation subite dont les racines plongent dans une histoire de presque un demi-siècle de «désaménagement» et de déstructuration territoriaux. L’un des mantras du macronisme consiste à agir en négatif: la France ne s’est pas transformée, il s’agit désormais de l’embarquer dans une «grande transformation» – les pauvres s’en porteront mieux, les périphéries aussi, les classes moyennes également. L’injonction, dont le Président s’est encore fait l’apôtre dans un entretien accordé à l’Est Républicain, occulte tout ce que la société des «gilets jaunes» a subi comme électrochocs souvent destructifs depuis des décennies: désertification sociale et économique des campagnes, fermeture des services publics de proximité, effondrement des revenus agricoles, dévitalisation des villes moyennes et de leurs centres-villes, disparition des petits commerces, etc. Cette France-là, dont on moque parfois l’inadaptation, a connu plus de régimes d’acculturation que bien des élites dirigeantes qui lui font la leçon en l’enfermant souvent dans la désignation explicitement dénonciatrice de «populiste». En cette matière, le populisme n’est souvent que l’alibi conservateur du «progressisme». Rien ne dit à l’heure actuelle si le mouvement de protestation qui s’auto-organise sur des modes «basistes» réussira son pari du bras de fer avec le gouvernement. Sa force, il la tire d’une certaine forme d’imprévisibilité ; sa faiblesse réside peut-être dans son spontanéisme protestataire, limite potentiellement structurelle à son efficacité politique.

Le Président occulte tout ce que la société des « gilets jaunes » a subi: désertification des campagnes, fermeture des services publics, effondrement des revenus agricoles…

Pour autant, la bataille de la com’, nerf des mobilisations porteuses, tourne pour l’instant à l’avantage des «gilettistes». Ils ont su jouer sur la viralité du digital pour accéder à l’existence médiatique et au nombre ; ils ont trouvé les arguments concrets qui répondent à un argumentaire gouvernemental dont l’incantation écologique apparaît peu sincère aux yeux de l’opinion ; ils ont mis le doigt sur les plaies contradictoires des éléments de langage du pouvoir, en ramenant la hausse des taxes sur les carburants à un jeu de bonneteau ; ils ont enfin profité de la communication déconnectée, mélange de mépris de classe et d’arrogance juvénile, du porte-parole du gouvernement! Au trébuchet d’une conjoncture assombrie par des résultats macro-économiques médiocres qui interrogent inévitablement les Français sur le sens des efforts qu’on exige d’eux, ils bénéficient pour le moment des vents porteurs des opinions.



La semaine commémorative, marketée sous le vocable précieux d’ «itinérance mémorielle», s’érige, circonstance oblige, comme une tentative pour renouer un lien avec ce pays presque étranger aux yeux d’élites, soudainement confrontées à une colonie intérieure et à un «indigénat» social dont elles ne mesurent pas l’aspiration à la reconnaissance. Sur Europe 1, le Président a dit entendre la colère de ce nouveau «tiers-État» territorial ; il a même, par une ingénierie technique, essayé d’y répondre en proposant des mesures potentiellement compensatrices à la hausse des carburants. L’instant n’en demeure pas moins à la circonspection, nonobstant la volonté présidentielle de déminer une situation à risques.






Reste à savoir jusqu’où la com’ performative qui assure aux «gilets jaunes» une évidente visibilité médiatique, et les propulse dans une trajectoire apparemment dynamique, suffira à traduire un succès encore virtuel en mobilisation de terrain. Quoi qu’il en soit, leur meilleur allié est sans doute l’imaginaire sur lequel ils bâtissent leur combat: le carburant reste pour 80% des actifs le lien à leur travail et en conséquence à une mobilité indissociable de liberté. C’est dire si le pouvoir, en titillant un nerf aussi sensible, prend le risque à son corps défendant de créer les conditions d’une coagulation improbable voici encore quelques mois. Les «gilettistes», avec leur seul ras-le-bol et la vélocité de leurs forces numériques , réussiront-ils là où les professionnels de la contestation – syndicats , insoumis , etc…- ont échoué? La leçon vaudrait alors non seulement pour l’actuelle majorité, mais aussi pour tous les acteurs institutionnels de l’intermédiation politique et sociale.

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